Surpopulation et climat

Devant l’échec des politiques de modération du réchauffement climatique menées depuis plus de 20 ans, qui se traduit par le constat selon lequel la température à la fin du siècle sera très probablement plus élevée d’au moins 3,5 °C par rapport à la température de la fin du 19e siècle, on voit réapparaître le discours sur la surpopulation, cause de tous les maux.

On pourrait penser qu’il s’agit de ne plus faire du climat l’enjeu majeur, pour rendre plus acceptable l’échec à en modérer le changement. D’ailleurs, d’autres signes vont dans ce sens. Il est très étonnant d’entendre dire que le gouvernement accordera autant de moyens à la préservation de la biodiversité qu’à la lutte contre le changement climatique. Comme si ces deux enjeux s’opposaient. En réalité, il ne s’agit de financer ni l’un ni l’autre directement, mais de financier la suppression des causes communes qui sont à l’origine de la dégradation du climat et de la biodiversité.

La modération du réchauffement climatique, le bien-être de la population, la protection de l’environnement et de la biodiversité sont mis à mal en même temps et ensemble par le modèle de développement basé sur des sources d’énergie et de matières premières qui à la fois émettent des gaz à effet de serre au niveau global et de la pollution de l’air, de l’eau et des sols au niveau local. La tendance des dernières décennies à la dérégulation du système économique éloigne encore plus celui-ci d’un objectif qui devrait être d’optimiser le bien commun.

En absence de transition énergétique vers une économie décarbonée, il est vrai que plus la population humaine continue de croître, plus les émissions de dioxyde de carbone augmentent — laissant les générations futures vulnérables aux effets du changement climatique, d’autant que la population sera plus nombreuse.

Mais pour réaliser la transition vers une société décarbonée et moins polluante, il faut dépenser des milliards de dollars dans les prochaines décennies, un dilemme qui afflige les décideurs d’aujourd’hui.

On en vient ainsi à définir une autre politique, celle qui est sous-jacente à la préoccupation sur le rythme de la croissance démographique, qui consisterait à concentrer les dépenses, non pas sur la lutte contre le réchauffement climatique, mais sur une lutte plus intense contre la croissance démographique.

Autrement dit, le contrôle de la taille de la population devient le moyen de lutter contre le réchauffement climatique. Avec l’« avantage » de ne pas remettre en cause le mode de fonctionnement actuel de l’économie, puisqu’on décide que les problèmes seront plus facilement réglés à l’avenir. Évidemment, la diminution de population dont il s’agit est prévue dans les régions du monde les plus pauvres, qui sont aussi celles où l’environnement et la biodiversité ne font pas encore l’objet de trop de dégradation, pas dans les régions les plus riches, qui sont responsables de la dégradation existante.

Pour déterminer la politique d’atténuation idéale, une équipe de recherche dirigée par l’Université de Princeton, l’Université du Vermont et l’Université du Texas à Austin a utilisé un modèle économique et climatique pour examiner deux approches éthiques de la valorisation de la population humaine.

L’approche utilitariste totale vise à maximiser le nombre de personnes en situation de « bien-être », alors qu’une approche utilitariste moyenne vise à maximiser la moyenne du degré de bien-être de la population. Dans le premier cas, la taille de la population intervient, mais pas dans le second.

Le modèle confirme que dans les deux cas, à très long terme, la réduction de la population permet en effet à la fois de ralentir le réchauffement climatique à un moment donné et d’en réduire le coût pour les populations des générations suivantes, car elles seront moins nombreuses à en subir les dégâts.

Cependant, les politiques qui doivent être décidées maintenant portent sur les trois prochaines décennies. À court terme, les politiques de développement humain qui sont en cours, même si c’est de façon insuffisante, vont aussi dans le sens de la modération du changement climatique et de ses effets. Il s’agit par exemple de l’éducation des filles et des garçons, de l’accès à la contraception, du droit et du travail des femmes, de l’accès à l’eau potable, à l’électricité, du désenclavement, etc.

Mais des travaux récents publiés dans les « Proceedings of the National Academy of Sciences » montrent que dans une éthique d’utilitarisme totale, qui est la plus souvent prise en compte, une population moins nombreuse à relativement court terme se traduit par une forte dégradation du degré de bien-être de la société.

Autrement dit, pour ce qui est des politiques actuelles, l’objectif de bien-être total conduit à préconiser des efforts pour accentuer le ralentissement de la croissance démographique, mais seulement si les avantages sur le développement humain l’emportent largement sur les avantages en ce qui concerne la modération du changement climatique. Celle-ci est une retombée positive des politiques de développement humain, mais elle ne saurait justifier à elle seule les politiques de ralentissement de la croissance démographique. Par conséquent, la mise en œuvre rapide de la transition vers une société décarbonée demeure plus que jamais nécessaire.

Nous rendons compte des travaux du PNAS dans un article dans ce numéro du magazine.