LIVRES : Changement climatique et santé des Nations — Famines, fièvres, et le sort des populations

Climate Change and the Health of Nations – Famines, Fevers and the Fate of Populations

Changement climatique et santé des Nations — Famines, fièvres, et le sort des populations

Anthony J. McMichael* avec Alistair Woodward & Cameron Muir

La dynamique du système climatique terrestre reflète son rôle dans la répartition de l’énergie solaire confinée à la surface de la planète et dans la répartition de l’humidité. C’est pourquoi les prévisions linéaires ne suffisent pas. Alors que la concentration déjà atteinte de dioxyde de carbone conduit à une élévation de la température moyenne 2 °C au milieu du siècle et entre 3 et 4 °C en 2100, le coût économique et social des délais à agir efficacement, qui caractérise les politiques actuelles, augmentent très vite.

Malgré cela, les scénarios des conséquences prévisibles du changement climatique actuel, dont certaines sont déjà visibles, ne semblent pas de nature à vraiment inquiéter nos sociétés. L’intérêt d’analyser comment l’humanité est née et a survécu dans le passé lointain, face à des changements climatiques imprévisibles, mais à un prix souvent très élevé, est de nous convaincre de l’urgence de comprendre que notre espèce dépend absolument de la planète telle qu’elle est.

Le livre « Changement climatique et santé des Nations » rend compte des grandes étapes de deux millions d’années d’histoire de notre espèce à travers le prisme des changements climatiques naturels majeurs du passé. L’auteur espère que nous pouvons en tirer un enseignement suffisant pour agir proactivement sur le changement climatique anthropique majeur qui est annoncé, alors que nos ancêtres ne pouvaient que subir les conséquences dramatiques des changements climatiques naturels, pourtant bien plus lents et de moindre ampleur.

À l’origine du livre de McMichael, se trouve le constat que les émissions de gaz à effet de serre mènent en 2100 à une élévation de température de 3 à 4 °C au-dessus de la température moyenne du XXe siècle. C’est plus que ce que la planète a connu durant les 30 derniers millions d’années. Plus grave, le taux de réchauffement est 30 fois plus élevé qu’à la fin de la dernière ère glaciaire, il y a entre 17 000 et 12 000 ans. Dans ces conditions, la rapidité du changement environnemental pourrait dépasser les capacités de nombreuses espèces vivantes sur la planète à évoluer et à s’adapter.

Au-delà de décrire les risques des effets probables et directs du changement climatique actuel, tels que les vagues de chaleur, les sécheresses, les inondations, la montée des eaux, l’aggravation des phénomènes météorologiques extrêmes, McMichael montre que l’environnement naturel a aussi toujours eu des effets indirects sur la santé et le développement des êtres humains.

Le climat de la planète a changé de nombreuses fois, en particulier durant les cinq millions d’années qui nous séparent de l’émergence de l’espèce humaine. Il y a des millions d’années, la biologie humaine a dû s’adapter à des baisses de température, à de nouvelles ressources alimentaires et à des modifications géographiques. Les différentes formes de sociétés (avec un nombre très faible d’individus par rapport à l’humanité actuelle) ont été le résultat de la nécessité de s’adapter à l’environnement. C’est en particulier le cas pour le développement des sociétés basées sur l’agriculture, qui conduit à la sédentarisation à la base de notre civilisation : la richesse et le confort que procure une société agraire ne sont concevables que dans le contexte d’un environnement essentiellement stable.

Le changement climatique anthropique actuel porte atteint à cet équilibre. Jusqu’à très récemment, les scientifiques manquaient de données permettant de rapprocher les bouleversements observés par l’archéologie ou rapportés par des écrits dans la période historique, des évolutions du climat. L’auteur montre qu’en utilisant les découvertes récentes en biologie moléculaire et dans l’identification de l’ADN d’agents infectieux, il devient possible d’effectuer ce rapprochement et d’établir par exemple que la survenue de la malnutrition et des infections ne sont jamais sans rapport.

Un climat relativement stable depuis 10 000 ans

 

La relative stabilité du climat pendant l’Holocène*** – la période qui a vu des débuts de l’agriculture – a été l’élément qui a fait la réussite de cette transition de l’exploitation des plantes et des animaux sauvages avec toutes leurs variétés, vers la sélection de quelques plantes cultivables et de quelques espèces animales d’élevage. En effet, le premier modèle est le mieux adapté à un environnement variable, alors que le second est beaucoup plus fragile. C’est dans le cadre de conditions climatiques similaires de l’est à l’ouest du continent eurasien que l’agriculture et ses inventions se sont développées le plus rapidement. Le développement a été plus lent et moins efficace sur le continent américain et en Afrique de l’Est, à cause de l’existence de zones climatiques très différentes entre le nord et le sud et de l’obstacle que constituent les grandes forêts.

La sédentarisation a apporté un certain confort, mais aussi beaucoup de vulnérabilités et de violences

 

Les conditions climatiques optimales qui ont duré plusieurs millénaires vers le milieu de l’Holocène a permis la transition vers des sociétés sédentaires agraires dans la plus grande partie de l’hémisphère nord. Cela a apporté un minimum de confort, la possibilité de contrôler un territoire et pour les personnes les plus ambitieuses d’accumuler de la richesse et d’accaparer le pouvoir. En contrepartie, les récoltes étaient à la merci de la météorologie à l’échelle de l’année et à des fluctuations du climat à plus long terme. Il y a eu des famines, de nouvelles maladies, souvent fatales, sont apparues. Ce fut le cas en particulier dans les implantations urbaines les plus peuplées. Mais pendant des millénaires, on ne savait pas que ces épidémies étaient dues à la multiplication de microbes. Cet optimum climatique a aussi conduit à des conflits, des guerres, des conquêtes.

Sur le continent eurasien, l’âge de bronze a vu des civilisations florissantes, mais dépendantes des stocks de céréales pour leur survie. L’invention de la métallurgie a créé de nouvelles richesses, a permis de fabriquer des outils plus efficaces – et aussi de développer l’armement guerrier. En période de sécheresse, certaines populations retournaient au nomadisme, d’autres migraient à la recherche de régions plus favorables. Parfois, le changement était trop rapide et la famine, les maladies et les guerres s’en suivaient.

Les conséquences d’une baisse de 1 °C de la température moyenne

 

La température a diminué pendant les premiers siècles du dernier millénaire avant l’ère actuelle, à la fois en Europe et en Chine. À cause d’un minimum de l’activité solaire, la température en Europe centrale et du Nord a baissé de 1 °C. Les rendements des récoltes ont diminué dans les plaines, les famines ont eu lieu, le taux de mortalité – en particulier des enfants – a augmenté. Dans les Alpes, plus de pluies et de neige ont causé l’avancée des glaciers et la montée du niveau d’eau des lacs. Huit cents ans avant notre ère, les habitants de Zurich ont dû abandonner leurs maisons. Dans le nord, dès 700 ans avant notre ère, la population est revenue à un mode de vie villageois et une agriculture locale. Les pluies diluviennes ont rincé les sols et avec la baisse des nutriments, les rendements agricoles ont diminué. Les populations nordiques se sont retrouvées isolées, car à cette dégradation du niveau de vie sont venues s’ajouter la fermeture des routes d’échange vers le sud, du fait des migrations des peuples celtes et des attaques des peuples scythes. Cet isolement a perduré jusqu’à la Renaissance en Europe.

 

Les conséquences d’un léger réchauffement climatique

 

Dans les deux derniers siècles du dernier millénaire avant notre ère, un réchauffement du climat en Europe centrale a permis l’expansion de la civilisation de la fin de l’âge de fer dans ce qui est aujourd’hui le sud de l’Allemagne à travers l’Europe centrale et occidentale, pendant cinq siècles. Pendant cette même période, plus au nord, les tribus germaniques ont étendu leur agriculture jusqu’aux côtes de la mer Baltique. Cette période optimale de l’Europe a duré pendant les trois premiers siècles de l’ère moderne, avec le bénéfice de la succession assez régulière d’étés chauds et de pluies hivernales. Sans atteindre les sommets de civilisation de l’optimum de L’Holocène, elle a influencé l’évolution historique.

Entre 250 avant notre ère (la période chaude de l’époque romaine) et la fin de la longue période de sécheresse dans les régions du sud-ouest et du centre de l’Amérique, on peut distinguer trois caractéristiques climatiques liées à la sécheresse :

— au sein de l’Empire romain, les populations urbaines, les paysans et les légions ont souffert de la faim et de graves épidémies. À l’extérieur de l’empire, avec la diminution des rendements agricoles en Europe de l’Est et du Nord, les peuples ont cherché à conquérir de nouvelles terres et l’aridité dans les steppes d’Asie a conduit à la multiplication des invasions, causant la chute de l’Empire romain ;

— en Amérique, le déclin de la civilisation maya montre l’effet délétère des épisodes de sécheresses prolongées sur les populations et le système politique. Un changement du régime des pluies pendant plusieurs siècles avec de longues périodes de sécheresse a constitué l’élément fatal pour une civilisation de villes états, déjà confrontée à la surpopulation et à la dégradation de l’environnement ;

— l’expérience des sociétés des Pueblos dans le sud-ouest de l’Amérique aux 12e et 13e siècles montre aussi comment de grandes sécheresses peuvent dépasser les ressources de populations vivant déjà dans un environnement climatique et agricole fragile.

Le livre consacre aussi un chapitre entier au petit âge de glace entre 1300 et 1850 en Europe et en Asie, qui a causé la faim, les épidémies et de violents conflits dans de nombreuses régions. Ce fut en particulier le cas durant la Grande Famine dans les années 1310 à 1322.

Les épisodes de l’émergence, de la préhistoire et de l’histoire de l’espèce humaine que raconte plus en détail ce livre montrent comment les changements climatiques ont influencé l’évolution de l’Humanité, en favorisant ou en affaiblissant les systèmes sociaux et culturels, en particulier depuis les débuts de l’agriculture et de l’urbanisation qui se trouvent à l’origine de notre civilisation.

Que conclure ?

 

De cette histoire des relations entre climat et développement humain, on pourrait tirer la conclusion que le changement climatique n’est pas une nouveauté dans l’évolution de l’Humanité, que jusqu’à présent celle-ci a su s’y adapter et qu’après tout, il en sera de même pour les siècles à venir.

En réalité, ce livre montre que les civilisations anciennes ont beaucoup souffert et que nombre d’entre elles ont disparu, alors même que l’Holocène a été une période relativement stable pour le climat, avec une température moyenne de 15 °C. Les variations décennales des températures moyennes régionales ont rarement dépassé 2 °C et la plupart ont été comprises entre 1,5 °C et 2 °C.

L’élévation de 4 °C en quelques décennies de la température moyenne qui va résulter de l’inaction actuelle est inédite dans les enregistrements géologiques connus. La dernière fois qu’un tel changement de température s’est produit, c’était il y a 56 millions d’années, bien avant Homo Sapiens.

Quant aux changements soudains, comme des éruptions volcaniques majeures ou des épisodes El Nino exceptionnels, et les variations décennales du climat, ils ont causé des phénomènes météorologiques régionaux extrêmes, avec leurs lots de révoltes, de destruction et de crises, de souffrances, de misère, de maladies mortelles et d’instabilité sociale.

Les êtres humains ont su se protéger en partie grâce au développement culturel et technologique. Malgré cela, pendant la plus grande partie de l’Holocène, l’espérance de vie était deux fois plus faible qu’aujourd’hui, en grande partie à cause de famines et d’épidémies depuis le développement des villes 2 500 ans avant notre ère. Les conséquences en furent toujours la violence et les guerres.

Les Humains ont hérité de leur évolution la nécessité de survivre au jour le jour. Ils n’ont pas naturellement l’instinct d’agir en fonction d’un avenir lointain, ni pour se préoccuper d’espèces vivantes et d’écosystèmes avec lesquels ils sont peu familiers. Les sociétés anciennes n’ont toujours su que réagir aux conséquences du changement climatique, et souvent trop tard. Certes, elles construisaient des murs pour se protéger, des systèmes d’irrigation et des greniers à grains pour amortir l’effet des mauvaises récoltes. Mais, elles n’avaient pas les connaissances suffisantes pour faire des prévisions et avoir un comportement proactif.

Au 21e siècle, nous en savons beaucoup plus sur le fonctionnement de la biosphère et du climat et sur les pressions que subissent ces systèmes. Nous devrions donc être capables d’agir proactivement. Cependant, alors même que nos sociétés ont plus de ressources pour mieux se protéger des risques du changement climatique (hygiène, systèmes de santé, technologie), plusieurs points faibles peuvent compromettre leur avenir :

— la fragilité des systèmes écologiques et des espèces vivantes dont elles dépendent, face à un changement climatique rapide et de grande ampleur.

— l’idée ancrée que la croissance économique ne devrait pas connaître de limite ;

— la tendance conservative à faire perdurer les structures sociales et culturelles existantes ;

— les difficultés des gouvernements à œuvrer pour un avenir plus lointain que les prochaines échéances électorales ;

— les inégalités, la grande pauvreté, l’illettrisme qui touchent encore plusieurs milliards de personnes ;

— enfin l’hétérogénéité des cultures, des croyances et des systèmes politiques, qui rend très compliquée l’élaboration d’une action globale pour le climat.

McMichael a constaté que le changement climatique restait encore largement invisible pour beaucoup. Selon lui, les gens ne réagissent pas vraiment aux discours sur les émissions de gaz à effet de serre, les scénarios d’augmentation des températures, l’acidification des océans, etc., tant qu’ils ne peuvent pas les relier à leur expérience quotidienne.

Il restait toutefois optimiste en misant sur l’information, l’éducation largement dispensée grâce aux nouvelles technologies qui donnent aux individus la possibilité d’être connectés instantanément les uns aux autres d’un bout à l’autre de la planète. Ce qui permet d’échanger de la connaissance, des informations, des plans d’action. Dans le passé, deux civilisations distantes de milliers de kilomètres ou séparées par quelques siècles ne pouvaient pas profiter de leurs expériences respectives. La civilisation Maya aurait peut-être survécu si elle avait eu connaissance de la fin de l’Empire romain !

McMichael ne présage pas de l’avenir, en imaginant que les futurs historiens (à condition qu’ils aient survécu !), étudierons à leur tout le début du 21e siècle avec son changement climatique anthropique, pour le comparer aux époques précédentes ayant connu des changements climatiques naturels. Ils diront si un accord global pour stopper effectivement le changement climatique a pu être trouvé, ou bien si la croissance à court terme a continué à être privilégiée, provoquant une crise environnementale majeure et globale et remettant en cause le qualitatif dans Homo sapiens.

*Anthony J. McMichael était un des experts mondiaux sur les problèmes de santé publique. Il a dirigé les travaux du GIEC sur les l’évaluation des conséquences sur la santé du changement climatique.

***L’Holocène est une période de transition entre le Pléistocène et les Temps actuels, qui débuta il y a 10 000 ans avec la fin de la dernière glaciation (Würm-Wisconsin) à laquelle succéda un réchauffement progressif. Durant l’Holocène, l’Homo sapiens a diversifié la technologie de son outillage, aménagé plus efficacement son habitat, adapté sa vie en société, d’abord pendant l’Épipaléolithique, ultime période de la pierre taillée, puis tout au long des temps néolithiques et enfin au cours des grandes civilisations de la métallurgie.

Michèle JULIEN, « HOLOCÈNE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2017. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/holocene/