Une approche éthique du choix des politiques climatiques et démographiques

Pour aider au choix des moyens à allouer entre des politiques qui aboutissent à une population mondiale moins nombreuse dans un avenir lointain d’une part, et des politiques menées dans l’avenir proche qui permettent de limiter le réchauffement climatique d’autre part, la société doit définir son objectif en ce qui concerne ce qu’on peut appeler le bien-être des personnes. Cette question est d’actualité, puisqu’on entend de plus en plus un discours consistant à trouver dans le ralentissement de la croissance démographique (qui est une tendance liée au développement de toute façon), le moyen de modérer les effets du changement climatique, sans assumer toutes les contraintes qu’entraînent des actions directes de modération, comme la transition énergétique vers le zéro carbone #CO2tolérance0.

Dans le document « Impact of population growth and population ethics on climate change mitigation policy, » « Impact de la croissance démographique et de l’éthique des populations sur la politique d’atténuation du changement climatique », publié par l’Académie des sciences américaines, les chercheurs ont examiné deux façons dont la société définit le bien-être.

Dans l’approche appelée utilitarisme total (UT), la société vise à augmenter le nombre total de personnes qui sont dans un état de bien-être. Selon l’autre approche, appelée utilitarisme moyen (UM), les chercheurs ont supposé que la société a pour intention d’augmenter le niveau moyen de bien-être des gens.

À la base, le problème climatique consiste à éviter que les personnes dans l’avenir soient confrontées à des dommages intolérables. Avec une croissance démographique plus élevée, plus de gens seront vulnérables au changement climatique. La valeur que la société attribue à ces futurs acteurs constitue une composante influente des décisions des politiques climatiques. En d’autres termes, on rejoint la notion du coût social du changement climatique, qui va au-delà du coût global de la tonne de carbone (qui n’existera de toute façon probablement jamais), en incluant une dimension éthique.

L’étude utilise les estimations et des projections de la taille et de la croissance de la population mondiale régionale et nationale jusqu’en 2100, fournies par les Nations Unies. Les trois prévisions prises en compte sont celles des scénarios hauts (16,6 milliards de personnes), moyen (11,2 milliards) faible (7,3 milliards).

QUELLES SONT LES ÉCONOMIES ENGENDRÉES PAR UN RALENTISSEMENT DE

LA CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE ?

La croissance démographique touche aussi les générations actuelles. Lorsqu’on considère le scénario de population haut des Nations Unies, les coûts économiques estimés pour atténuer les dommages climatiques sont supérieurs de 85 % en 2025 et de 120 % en 2050 par rapport au scénario de population moyen. Cette augmentation est largement due à la croissance démographique future dans les pays en développement, en particulier l’Afrique subsaharienne. On estime en effet que plus le nombre de personnes vivant dans des régions du monde vulnérables au climat, plus les dommages causés par le changement climatique seront plus importants, de sorte que la politique climatique devient une priorité plus urgente et donc plus coûteuse.

On notera qu’il ne s’agit pas là de l’idée du discours ambiant, suivant laquelle il faut limiter la croissance de la population dans les pays pauvres parce que si les personnes qui atteignent un niveau de vie plus élevé sont « trop nombreuses » leur empreinte carbone et environnementale deviendrait trop importante pour la planète. Il s’agit au contraire de veiller au bien-être de ces populations à l’avenir. Cela suggère que le financement du développement humain dans les pays pauvres et du financement de la lutte contre le réchauffement climatique doivent aller de pair. On entrevoit une réponse possible : on n’agit pas (et d’ailleurs comment serait-ce possible ?) directement sur la croissance démographique, mais sur le développement humain – et économique.

En effet, la politique climatique optimale dépend également de l’avenir du développement économique. Les personnes pauvres dans les pays vulnérables au climat en souffriront plus parce qu’elles n’auront pas les ressources économiques pour faire face aux dommages climatiques.

QUELS SONT LES COÛTS DES POLITIQUES DE RALENTISSEMENT DE LA

CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE ?

Cela a incité les chercheurs à se demander si les économies réalisées dans les scénarios dans lesquels la population est moins nombreuse pourraient compenser les coûts des politiques de développement qui réduisent la pauvreté et pourraient réduire la fécondité, comme l’éducation des jeunes femmes et l’accès à la planification familiale et reproductive, les programmes de santé, l’accès à l’eau potable et à l’électricité.

Dans les deux approches éthiques, ce sont les régions les plus riches qui économiseraient le plus par habitant. Mais on aboutit à des économies beaucoup plus importantes, plusieurs dizaines de milliards par an, si l’objectif de la société est d’augmenter le bonheur moyen (UM) — plutôt que d’augmenter le nombre de personnes qui sont heureuses (UT).

En face de ces « économies », il faut mettre les coûts des politiques qui permettent la réduction de la croissance démographique. Il s’agit de coûts de développement, comme l’accès à la contraception moderne à toutes les femmes du monde en développement, estimé à 5 milliards de dollars par an et l’éducation de tous les enfants des pays à faible et moyen revenu, estimé à 40 milliards de dollars par an. Bien entendu, il s’agit exclusivement de deux politiques non coercitives, laissant en particulier les femmes non moins libres qu’avant de choisir leur fécondité, et probablement plus libres.

Dans le même ordre d’idées, les avantages non climatiques des politiques qui abaissent la fécondité — y compris une meilleure santé maternelle et infantile, une plus grande égalité entre les sexes et plus de capital humain — pourraient être importants et dépasser le bénéficie de tous les coûts d’atténuation évités.

À QUOI SERT VRAIMENT LA RÉDUCTION DE LA CROISSANCE DÉMOGRAPHIQUE ?

Ce résultat suggère une réflexion possible sur la raison pour laquelle la réduction de la croissance démographique future réduirait les coûts d’atténuation du changement climatique. L’argument habituel est qu’une population réduite influencerait la politique d’atténuation parce qu’une plus petite population aurait moins de pression d’émission.

Or, bien que les résultats avec l’UM et l’UT correspondent à des populations et une pression d’émission associée identiques, on constate qu’il y a une grande différence à court terme des économies de coûts d’atténuation avec l’UT par rapport à l’UM. Cela suggère une autre raison : pour un niveau donné de changement climatique, augmenter la population augmente la valorisation sociale des dommages climatiques sous l’UT, mais pas sous l’UM.

LA RÉDUCTION DE LA POPULATION AMÉLIORE-T-ELLE LE BIEN-ÊTRE GÉNÉRAL ?

Des économies de coûts d’atténuation ont lieu, quoiqu’à des échelles de temps différentes pour les deux approches éthiques. Cela implique-t-il que l’UT et l’UM recommandent des politiques pour réduire la taille de la population ? Pas nécessairement, parce que les économies de coûts d’atténuation ne sont qu’une des façons dont la taille de la population influence le bien-être. Comme l’UT et l’UM valorisent la population différemment, l’évaluation complète d’une évolution de la population est plus compliquée.

Le tableau montre que la réponse dépend à nouveau du choix entre l’UT et l’UM : dans le contexte du modèle climatique et économique employé, l’évolution de la politique démographique recommandée dépend du traitement de la population dans l’objectif social. L’UM considère que la diminution de la population mondiale résulte en légère amélioration, car le bien-être moyen est augmenté et il n’y a aucune perte de bien-être chez les personnes sacrifiées. En revanche, dans le cas de l’UT une diminution de la population entraîne une dégradation très importante du bien-être.

CONCLUSION

Ceci signifie que pour qu’un modèle économique et climatique préconise le choix de politiques de réduction de la croissance démographique pour tenir lieu de politique d’atténuation du réchauffement climatique et de ses impacts, il faut que l’objectif social qu’exige la société soit du type utilitarisme moyen (UM). Or, la plupart des modèles sont basés sur l’objectif d’utilitarisme total (UT) qui maximise le nombre de personnes en état de bien-être.

Un objectif social éthique qui maximise le nombre de personnes ayant atteint un niveau de bien-être (utilitarisme total) pourrait quand même conduire à recommander des politiques qui favorisent une croissance démographique plus faible pour obtenir des bénéfices climatiques, mais seulement si les avantages non climatiques pour le bien-être, engendrés par la réduction de la population, l’emportent largement sur les inconvénients qui en sont en même temps la conséquence.

Le document intitulé « Impact of population growth and population ethics on climate change mitigation policy, » « Impact de la croissance démographique et de l’éthique des populations sur la politique d’atténuation du changement climatique » a été publié en ligne le 30 octobre dans PNAS.