Les limites de la communication par l’émotion

En 2018, nous sommes bien sensibilisés à la réalité de ce qu’on dénomme réchauffement climatique, changement climatique, dérèglement climatique. Le dernier terme n’est pas très heureux, car il laisse penser que le climat a été déréglé et que nous pourrions donc le rerégler, un peu comme une horloge, ce qui n’est pas le cas. Ce dossier traite essentiellement du réchauffement climatique. Celui-ci est assez bien compris et modélisé. Le rôle des humains dans le réchauffement climatique actuel est assez limité : il a consisté à brûler de grandes quantités de ressources fossiles pour produire l’énergie de l’ère industrielle, ce qui a augmenté de 80 % la concentration en dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Nous n’avons pas créé directement le réchauffement. Celui-ci est dû aux lois de la physique, de la chimie, de la thermodynamique, que nous ne pouvons certainement pas changer.
Le changement climatique concerne les effets du réchauffement sur l’ensemble des mécanismes climatiques. Il est beaucoup moins bien compris et modélisé. Il dépend d’interactions complexes entre l’atmosphère, les terres, les océans, les courants marins et les régimes de vent. Ses impacts diffèrent énormément en fonction des régions dans le monde. On en connaît les principaux phénomènes, mais on ne sait pas prévoir quand et où ils se produiront, ni à quelle échéance. Il y aura des changements d’intensité et de répartition des précipitations, des inondations, des sécheresses, de la désertification, des modifications des débits des cours d’eau, des baisses de rendement de cultures alimentaires, la montée du niveau des mers, des maladies, etc. Une des principales conséquences sera des déplacements massifs de population à la recherche de zones plus favorables à la survie, source de conflits à un niveau encore inédit.

Ces conséquences du réchauffement climatique sont déjà assez graves. Mais elles sont complexes, incertaines et ne rentrent pas dans les schémas actuels de la communication, par exemple au cours des nombreux débats.
Les injonctions que nous recevons sont plus simples et plus radicales. Il s’agit de sauver la planète, de sauver la vie sur terre, de sauver l’humanité, d’arrêter la sixième extinction qui serait déjà en cours (si c’était le cas, alors toute action serait inutile, car on montre qu’une fois qu’une extinction a commencé, elle va jusqu’à son terme). Mais cela ne suffisait sans doute pas et depuis peu il s’agit d’empêcher la « Fin du monde », terme repris au plus haut niveau de l’État. Face à tous ces défis, il n’est pas étonnant qu’il règne une très grande confusion sur les responsabilités et sur les politiques et les actions à mener. Par exemple, une personnalité qui défend l’environnement par l’image depuis longtemps estime que face à la menace de la fin du monde, il n’y a plus que la religion et en particulier le christianisme comme solution à proposer à l’humanité.

Cette communication par la peur s’adresse à tout le monde et a pour effet de culpabiliser chaque individu. On lui demande alors des comptes. Chaque jour, il faut prouver qu’on a fait quelque chose pour sauver la planète, il y a même une appli pour ça et sur une chaîne de radio nationale, les personnalités invitées n’échappent pas à la question. Certains des écogestes requis peuvent être utiles. Pour d’autres, on peut s’interroger : par exemple, dans une ville comme Paris, où chaque endroit est accessible en quelques minutes de marche à partir d’une station de transport en commun, le déplacement en vélo remplace-t-il actuellement le déplacement en voiture ou en transport en commun ? Et avec l’électromobilité à venir, quel sera l’avantage pour le climat et la pollution ?

De façon moins anecdotique, puisque chacun est responsable, chacun doit payer : c’est la taxe carbone. Le problème n’est pas tant de savoir si elle est utilisée directement pour lutter contre le réchauffement, mais de savoir si elle est efficace pour réduire les émissions de dioxyde de carbone. Autrement dit, un centime de taxe sur les carburants en plus, ça fait combien de dioxyde de carbone en moins. La question a été posée récemment à un ancien ministre de la transition écologique et solidaire, mais il l’a complètement ignorée.

Le climat sert aussi de prétexte pour défendre des intérêts partisans ou des idéologies. Le principal argument pour développer l’énergie nucléaire est devenu le fait qu’elle est décarbonée et favorable au climat. Pour le véganisme, les émissions de méthane sont devenues un argument supplémentaire pour justifier l’arrêt de l’élevage.

D’autres propositions sont à la fois plus radicales et plus incertaines : il faut changer de mode de vie, recherche la décroissance (alors que des milliards de personnes n’ont pas accès à l’énergie, à l’eau, aux services d’éducation, de santé, etc.), sortir du capitalisme. Peut-être à long terme, mais ce n’est pas vraiment compatible avec l’urgence climatique.

Cette grande confusion conduit à l’inaction et à l’aggravation du réchauffement climatique à long terme. Pourtant, nous disposons des connaissances dans tous les domaines pour agir efficacement et vite pour modérer le réchauffement climatique. Ce serait dommage de ne pas s’en servir. Des civilisations passées ont disparu à cause de changements climatiques naturels, mais elles n’avaient pas nos connaissances ni nos moyens d’information et pas de levier pour agir.