LES DRAGONS DE L’INACTION

Selon Renée Lertzman, chercheuse en psychologie environnementale et professeure à l’Université Royal Road de Victoria au Canada, on pourrait penser que les catastrophes météorologiques qui se produisent un peu partout dans le monde, plus graves et plus fréquentes à cause du réchauffement – même s’il n’est pas correct d’attribuer tel événement ponctuel au changement climatique — seraient de nature à augmenter l’adhésion des citoyens et les dirigeants à la nécessité de lutter sérieusement pour le climat.

Mais elle constate qu’il n’en est rien et elle l’attribue à des traits de la psychologie humaine. Les êtres humains sont doués d’une grande capacité pour éviter de regarder la réalité en face et pour la nier.

C’est ce que Robert Gifford, un professeur de psychologie américain à l’Université de Victoria appelle les Dragons de l’inaction. Ils empêchent les gens de réagir aux preuves du changement climatique, ce qui va d’une croyance naïve à une solution purement technique jusqu’au l’absence de préoccupation pour les endroits dévastés et jusqu’au déni complet.

Bonne nouvelle, il nous dit aussi qu’il est possible de combattre ces dragons, peut-être même de les vaincre. Mais ce serait plutôt en faisant porter l’attention sur des petits phénomènes de proximité, qui chacun peuvent trouver un écho chez les gens.

Pour lui, ça a été la vision d’un pélican brun sur un quai du port de Victoria, une espèce d’oiseau jusque là inconnue dans la région. Pour d’autres, la chute des branches mortes de son arbre préféré, à cause de la sécheresse.

En revanche, si des acteurs comme les organisations environnementales ou les médias ont recours à des médiatisations excessives, cela risque de faire fuir les gens au lieu de les pousser à confronter les dragons.

L’exemple des campagnes traditionnelles contre le tabac illustre ce phénomène. Les gens vont bloquer l’image d’un mourant du cancer. En plus, il peut arriver que les exagérations ou les raccourcis fournissent des arguments à ceux qui récusent la nécessité du changement.

Ainsi, beaucoup de gens se sentent vraiment concernés par le changement climatique, mais ils sont comme paralysés par l’énormité des conséquences. Par exemple, si on juxtapose dans un spot des images des gisements de gaz de schiste en Alberta au Canada avec des images d’inondations et d’ouragans dévastateurs, on obtient une combinaison qui ne parvient pas à établir un rapport avec l’expérience vécue ou la perception qu’ont les gens du gaz naturel ou du charbon. Cela crée comme un vide où ils se retrouvent englués.

Selon Gifford, il vaut mieux responsabiliser les gens, plutôt de leur demander des sacrifices. Selon Lertzman, les catastrophes naturelles provoquent de l’anxiété, de l’ambivalence et des aspirations, dont la communication sur l’environnement doit reconnaître la signification émotionnelle. Il est important de mettre en avant des réactions comme : « J’ai réellement peur ou je me sens vraiment triste, ou désorienté, ou bouleversé. »

Les dragons compliquent aussi la prise de conscience, parce que nous vivons nous-mêmes un mode de vie très émetteur de carbone. Et comme cela semble fonctionner, on a tendance à le trouver raisonnable et à justifier le système (ne changeons pas ce qui marche).

Les deux scientifiques pensent que la confrontation avec les catastrophes, directement ou via les médias peut quand même pousser le curseur vers plus de volonté d’action pour le climat, à condition que la communication soit intelligente. Il s’agit de faire réfléchir de façon créative et critique à nos modes de vie, à la façon dont nous voulons vivre et au l’avenir que nous souhaitons.

https://www.desmog.ca/2015/08/29/will-2015-be-summer-north-americans-wake-climate-change